Elle a besoin d’air, c’est sûr. Du ventilo à l’aspirateur, tout est bon pour oxygéner ses pensées, minées par un JR qui l’utilise en potiche et sac à foutre. Tout est bon, même les cours
d’espagnol, à condition qu’on ne lui demande pas Como esta usted… Tout est bon ? Disons qu’elle essaye tout, Sue Ellen, mais que rien ne suffit. Sauf l’alcool, évidemment. Et c’est
quand elle est saoule, Ellen, que la vie devient enfin multicolore, elle cite Boileau, elle enchaîne les volatiles après avoir fabriqué une cocotte, elle se rêve princesse ou aventurière… Mais
c’est aussi dans ces moment là que tout revient : ses espoirs de miss défilantes, son amour pour Dusty Farlow, mort dans un crash d’avion, ses espoirs déçus, sa vie fichue…
Portée par la géniale Elisa Voisin, ce solo, projet « parallèle » à la création Notre Dallas (cf La Marseillaise de mercredi), entre drôlerie et amertume, révèle une nouvelle
fois le talent d’écriture de Charles-Eric Petit, qui parvient avec malice, humour et tendresse à trouver l’épaisseur tragique de cette femme « blottie sous la ceinture des
géants », et qui se demande désormais « pourquoi faut-il des jours entre mes nuits ?»…
Du 8 au 31 septembre 2008, nous étions à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour travailler au 2eme Acte de "Notre Dallas". L'objet de la "résidence d'écriture plurielle" était: le
croisement de "l'écriture radiophonique" avec "l'écriture de plateau".
Un autre objectif était de mettre en place scéniquement ce deuxième acte qui pose l'enjeu dramaturgique de la pièce à savoir: l'Héritage, notamment par le truchement de la figure de JR qui va
subir une sorte de dérèglement.
Nous avons présenté une ouverture de travail le 25 septembre suivi d'une rencontre avec le public qui nous livra ses impressions.
(Photos: copyright Philippe Malone.)
L'acte débute par l'annonce de la mort du père, aussitôt suivi du testament pris en charge par Miss Ellie (Elisa Voisin).
C'est le tournant de la pièce qui jusqu'ici abordait les figures "à grands traits", de manière presque "caricaturale", dans un genre qui pouvait aller jusque proche de la farce.
Dès ce moment, sans véritablement s'absenter, la comédie se teinte peu à peu de psychologie et de troubles existentiels.
MISS ELLIE. - Mais pour la compagnie, il n’y aura pas d’héritage – aucune dispersion.
Ce que j’ai fondé, il faudra le gagner "par le mérite", ou mieux encore mes enfants ! par le
"talent".
Pas de partage donc, mais à l’image de la seule loi qui vaille sur la terre du Texas : « The strongest is
the winner… le plus fort gagne ! » – et selon l’autre formule : « Le mort saisit le vif » – mort ou vif, c’est à qui saisira la fortune !
(Photos: copyright Philippe Malone.)
JR (Olivier Malinti, ici à droite) va devenir la figure qui va
perturber le doucereux cosmos familial. "générés ou auto-créés" est la question qui lui naît, suite à la mort et au désaveux du père...
On assiste durant cet acte: à sa chute lucide proche d'une folie qui n'est pas sans rappeler celle d'Hamlet.
Dans une longue scène avec son frère, on retrouve Bobby (Guillaume Clausse, à gauche) engoncé dans sa posture de moralisateur incapable d'aucune empathie qui ne soit feinte.
(Photos: copyright Philippe Malone.)
BOBBY. – JR, tu ne peux pas t’opposer à la tradition. Si tu espères un jour diriger la famille, il faut te plier à
ses lois – à ses règles. Papa veut simplement que nous prouvions notre vertu. Ray s’est occupé des terres, il est juste qu’une partie lui revienne.Les lois de la vertu et du talent sont en vigueur depuis Jefferson !
Le travail autour de la radio nous a surtout permis de lui voir apparaître
sa véritable fonction. Ainsi, nous avons découvert à notre choeur/média: une véritable fonction de Persona au sens latin du terme (qui parle à travers), mais aussi au sens Jungien
(masque social), dans le sens où il est à la fois "intime" et "universel", "incarné" et
"anonyme". La pensée galopante nous amène vers la fonction même du public dont il pourrait en quelque sorte être la mise en abime.
UN CHOREUTE. – J’entends des voix – je vois des spectres.
Les mains collées aux oreilles, la meurtrière de ma bouche est braquée sur le moindre chaland qui s’approche. Juché
sur mon fil – j’attends.
Des silhouettes approchent.
Les fantômes – de nos petits papas (...)
(Photos: copyright Philippe Malone.)
Le 3 eme acte, qui sera présenté au Gyptis
du 20 au 24 janvier 2009 (dans le prolongement des 2 autres), a été ré-écrit en abandonnant sa première visée (glissement vers la tragédie) au profit du prolongement de la thématique abordée de
l'héritage du 2eme acte, tout en l'approfondissant.
Le 3eme acte débute ainsi sur la naissance de John Ross3, le fils de JR et de Sue Ellen, puis rapidement, un "virage" permet de mettre en frottement la série Dallas "elle-même" avec l'objet que
nous proposons, et ce par le truchement du dernier épisode de la série.*
La pièce se termine par une balade de JR à son fils.
(Photos: copyright Philippe Malone.)
*UN CHOREUTE. – Mai 1991. Le363emeet tout dernierépisode de la série télévisée Dallas apparaît sur les télévisionsétats-uniennes.
Il s’intitule :« le voyage ».
Ce même mois, en France, Edith Cresson est nommée Premier ministre. Depuis janvier la guerre a éclaté en Irak, accessoirement,
Fanny Lejeune ne veut toujours pas sortir avec moi ; c’est une très bonne année pour le pinard…
En décembre 91, il n’y aura plus d’URSS, mais en mai, à ce moment précis, JR apparaît sur les écrans de monsieur John Doe dans un
terrible état, au plus minable de lui-même : ruiné, désolé… seul.
Sans doute sait-il déjà qu’il n’existera plus d’épisodes après ce tout dernier.
Sans doute sait-il : « que le vieux monde est en pleine agonie», qu’ il l’entraînera dans sa chute, et qu’il n’aura rien
à transmettre sinon des chariots de paille, de celle qu’il obtint en spéculant, celle dedans laquelle son fils étouffera.
Suite à notre représentation au 3bisf, nous nous étions dits que le 1er acte "tenait" à lui seul, et que le 2eme devrait pouvoir (lui aussi) être autonome.
Nous aurions ainsi pu présenter Notre Dallas sous forme d'épisodes à la discrétion des lieux qui nous accueilleraient.
Sur le papier, effectivement, cela tenait...
Mais l'expérience de la Chartreuse nous fait faire machine arrière quant à cette idée; non pas tant à cause de la narration elle-même, mais parce que "les codes de jeux" qui évoluent dans le 2eme
acte sont posés par le 1er.
Ainsi, il fut difficile pour certains spectateurs de la Chartreuse, qui n'eurent pas vu notre 1ere étape au 3bisf, de les appréhender.
Ce qui pouvait paraître comme "une bonne idée" abdique (comme souvent) devant l'expérience...
Il nous reste cependant la possibilité de montrer le 1er acte seul, ou accompagné des 2 autres.
Le 21 février, à 18h, sera diffusé sur Radio Grenouille (88.8), nouveau partenaire du projet, le premier épisode de la pièce "Notre Dallas"
version commentée.
Comme son nom l'indique, il s'agira en effet d'une version sonore de la pièce enregistrée au théâtre Gyptis en janvier, accompagnée de
commentaires de l'équipe (un peu sur le modèle des versions bonus que l'on peut trouver dans certains dvd).
Un "projet satellite" à Notre Dallas - une performance - qui aura lieu les 15 et 17 avril à la librairie Histoire de L'oeil, 25 rue Fontange, à Marseille, dans le cadre du festival Les
Rencontres//2 organisé par le collectif Komm-n-act .
4 représentations d'une demi heure avec une jauge limitée (25 places).
Pensez à réserver...
Titre :La chambre de Sue Ellen
Artiste :Charles Eric Petit
Compagnie :L‘ individu
Pays :France
Date :mercredi 15 et vendredi 17 avril 2009
Heure :20h30 / 21h30
Lieu :Galerie Histoire de L’œil
Durée :30 mn
Texte :Entrer dans la chambre de quelqu’un signifie pénétrer son espace
intime.
Ici, l’Individu est invité à traverser celle de la fameuse Sue Ellen, et à se mettre en regard de celle-ci.
De l’autre côté d’une vitre, une femme (actrice ?) évolue au milieu de bouts de décors arrachés qui peuplent son espace.
Sa voix est proche, mais son corps est séparé.
Et si Sue Ellen n’est que le personnage en oubli d’une ancienne "Miss Texas", appartenant à une série surannée, jouons à lui donner, le temps d’un spectacle, la chance
d’effleurer le panthéon du monde tragique.
Tout n’est que question d’imaginaire.
Distribution :Ecriture/mise en scène : Charles-Eric Petit
Jeu : Elisa Voisin
Voix : Jocelyne Monier
Son : José Amerveille
Lumière : Laurent Coulais
Scénographie : Gilles Desplanques
Mentions de la compagnie :Ce spectacle est programmé en coproduction avec Komm-n-act / Cie L’individu /
Théâtre des Bernardines / Galerie HO / Ville de Marseille et en coréalisation avec L’ Histoire de l’œil / Les Bancs Publics / Théâtre des Argonautes.
L'aboutissement du travail au 3bisf fut la maquette du 1er acte qui fut présentée 3 fois en juin 2008.
Nous en avons tiré une petite vidéo de moins de 3 minutes - un clip inspiré de l'intrigue principale de ce premier acte tourné autour des personnages de Kit et de Lucy.
Un barbecue est organisé dans le ranch en l'honneur des futurs mariés.
Le barbecue tourne au vinaigre à cause d'une nouvelle qui remet en cause le mariage.
Quel héritage a pu laisser une série télé phénomène chez une génération qui l’a à peine connue ? Les comédiens de « Notre Dallas » livrent leur réponse cette semaine au Gyptis. (Photo MARIE-LAURE
THOMAS
Théâtre. J.R., Bobby, Ray, Pamela, Sue Ellen, Lucy, Miss Ellie : héros de la série TV la plus prisée des années 80, ils sont au cœur d’un projet scénique atypique, cette semaine au Gyptis.
Charles-Eric Petit écrit, et bien. Mais il n’écrit pas à partir de rien, ni à partir de lui, ce qui revient souvent au même. Exit l’ego trip, donc : son Fruit de la discorde revisitait La dispute
de Marivaux, et Le di@ble en bouche s’inspirait du fait-divers du cannibale de Rothenburg, qui avait recruté son festin consentant sur Internet. Le nouveau projet de la Cie L’Individu, qui se
construit depuis plus d’un an et demi, du 3bisf aixois à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, et aujourd’hui le Gyptis marseillais, repose sur Dallas, « la » série télé-phare des années 80,
fruit d’un incessant va-et-vient entre tentatives de plateau, écritures individuelles et réécriture de l’auteur, et « discussions » réelles, à la librairie L’Histoire de l’œil, ou virtuelles, via
un blog ouvert sur Internet.
« Même si on ne l’a jamais vu, on connaît la fable »
Qu’est-ce qui, dans les rocambolesques aventures de J.R, Sue Ellen, Bobby, Pamela et cie, a bien pu titiller la petite bande d’« intellos » réunie par Charles-Eric Petit
qui, tout juste trentenaire, n’a pas franchement connu ladite série « de son vivant » ? « C’est justement ce paradoxe : cette série, nous ne l’avons pas vue, nous n’avons pas connu le phénomène
médiatique qu’elle a été, et pourtant on connaît la fable, les principaux personnages, leurs traits de caractère. On a alors eu l’intuition qu’il y avait là un peu ce qu’il se passait dans
l’Antiquité quand Eschyle montait L’Orestie : les Athéniens connaissaient l’histoire qu’il racontait, ils y participaient en quelque sorte. D’ailleurs, on s’est vite rendus compte que Dallas,
c’est 90% de Shakespeare, 10% de la Bible, et que JR est un Oreste, un Hamlet… » Car Notre Dallas veut rassembler, « créer avec les gens » : « quand on a présenté Le di@ble en bouche aux Ateliers
Berthier, à Paris, on a touché de près l’expérience douloureuse de jouer entre "happy few", avec un public qui ne se renouvelle pas ; quelque chose est pourri au royaume du théâtre, on avait
besoin d’air… »
Mais attention : que l’on ne s’attende pas à un « remake théâtral » des heurs et malheurs du ranch de Southfork : « c’est Notre Dallas, pas Dallas, et au bout du compte, on est
très loin du feuilleton ; on n’a pris que quelques passages -le mariage raté de Lucy, la mort de Jock, la naissance du fils de Sue Ellen et JR- qui n’avaient d’ailleurs parfois qu’une importance
anecdotique sur toute la durée de la série. On ne parle pas de la télé, on parle à ceux qui la regardent ; il était nécessaire de s’éloigner de la puissance de la télé tout en gardant sa
puissance cathartique », ajoute-t-il, s’amusant de la « farce » qui, au final, « s’empare de cette culture de masse qui déshumanise et désincarne, pour l’exorciser dans le théâtre, et redonner un
pouvoir de vie à ces choses qui nous étouffent ».
Ecriture chorale
Autre caractéristique de cet objet théâtral non-identifié, la choralité du projet : si Charles-Eric Petit signe le texte final, celui-ci est désormais imprégné de ceux qui
incarnent les personnages, et de leurs caractères d’acteurs-chanteurs-musiciens. Ainsi Olivier Maltinti, l’aîné de la bande et guitariste aguerri (sous le nom d’Oliver Night), a-t-il pris en
charge la dimension musicale -très présente- de l’opus, s’inspirant du phénomène des radios communautaires nées dans les années 50 aux Etats-Unis, et instillant des compositions originales aux
accents gospel, country ou blues, ou des titres de Roy Orbison et Vince Taylor. De la même façon, un « personnage » de coryphée est apparu via l’animateur de ladite radio, incarné par Tonin
Palazzotto, comme « la voix intime du public », qui se souvient : « comme les autres, j’ai cherché ce qui me concernait intimement, retrouver une parole et être actif dans un système qui souvent
nous fait croire que tout ce qu’on fait est récupéré… »
Si cette entreprise de détournement ludique et de récupération jubilatoire trouve un aboutissement cette semaine au Gyptis, l’aventure Notre Dallas pourrait bien continuer,
sous une forme ou une autre ; d’ores et déjà, l’excellent Monologue de Sue Ellen, ébauché sur le plateau des Argonautes, sera re-créé au printemps.
Trente ans après, Dallas compte toujours autant de nostalgiques. Il ne manquait plus qu'une adaptation au théâtre pour enfoncer le clou du mythe. Mais Notre Dallas, qui sera
créé demain soir au théâtre Gyptis, n'est pas qu'une simple relecture de la série télé américaine. Même si le public -amateur ou pas, d'ailleurs- retrouvera les personnages emblématiques de J.R.,
Sue Ellen, Bobby ou Pamela.
Qui a déjà repéré sur les planches le travail de la jeune compagnie L'Individu saura que ses attentes et enjeux vont bien au-delà. Auteur et metteur en scène du spectacle, Charles-Éric Petit
précise ainsi que le projet "aurait pu s'appeller Notre Titanic ou Notre Star Wars. Je voulais que tout le monde connaisse". Avec sa troupe de cinq comédiens, musiciens et choristes (à
la manière antique), il a souhaité "prendre le jeu de Dallas comme étant un mythe contemporain. Un exercice de force, à la manière de l'Orestie d'Eschyle. Le public connaissait l'histoire et
y participait". Entre tragédie et théâtre politique, Petit convoque ici les notions de transmission et d'héritage des pères. En trois actes comme autant d'épisodes revisités, Notre
Dallas passe par trois cérémonies: un barbecue de fête de mariage, la mort du patriarche et la naissance de John Ross 3e du nom. "On a fait notre objet, conclut le metteur en scène.
La série, esthétiquement, est devenue de plus en plus lointaine. C'est un peu construit comme un polar". Au public de venir à la rencontre de cette création qui s'annonce décalée et
survitaminée.
Du 20 au 24 janvier au théâtre Gyptis (3e). 0491110091.
Leur "Dallas", c'est une irrésistible tragi-comédie
D'un barbecue raté à une naissance avortée, "Notre Dallas" puise dans quelques épisodes marquants de la série.
Photo Patrick Nosetto
Leur projet était un poil culotté. Dès la première, mardi au théâtre Gyptis, les membres de la Cie L'individu ont fait mouche avec Notre Dallas. Un télescopage jubilatoire entre la série
télé mythique des années 80, la tragédie antique et le boulevard, le tout sur fond de feuilleton radiophonique des années 50 !
L'auteur et metteur en scène Charles-Éric Petit n'en est pas à son coup d'essai en matière de théâtre. Mais cet ingénieux chef d'orchestre en est à son coup de maître. Mine de rien, lui et
sa troupe de cinq interprètes revisitent habilement certains codes de la représentation traditionnelle, mêlant styles et époques. Un résultat rendu possible par l'excellence des artistes réunis
sur scène.
Principalement issus de l'École régionale d'acteurs de Cannes (promotion 2005), ils sont polyvalents, autant chanteurs et musiciens que comédiens. Il y a d'abord les proches complices de Petit,
Guillaume Clausse et Elisa Voisin.
Les habitués du théâtre Gyptis auront déjà remarqué le premier dans le rôle d'Octave des Caprices de Marianne. Avec sa prestance de jeune premier, il se glisse ici idéalement dans la
peau du "gentil Bobby", capable aussi de passer du crooner à la Vince Taylor à l'homme travesti portant robe bleue. La seconde ne se contente pas de manier la guitare. Elle tangue aussi entre
l'ivresse de Sue Ellen la bafouée à l'émotion autoritaire de Miss Ellie. Incarnant tour à tour Lucy Ewing et Pamela, Roxane Cleyet-Merle passe du rire aux larmes en un clin d'oeil. Batteur et
bateleur, serviteur et garçon vacher, Tonin Palazzotto joue les indispensables acteurs de complément. Reste J.R. le cynique. Sous son Stetson, Olivier Maltinti, aussi à l'origine du travail
musical, lui prête des traits sobrement décalés.
Ce soir à 19h15, demain et samedi à 20h30 au Gyptis (3e). Rés. 0491110091.